Opinion publique

J’ai écrit ce texte il y a plus de dix ans maintenant. Je le partage sans le remanier. Il y a beaucoup à revoir et à ajouter. Aussi je vais profiter de la Nuit dangereuse de l’écriture de samedi 18 janvier sur le tchat du NaNo français pour le reprendre sérieusement. Vous aurez donc sans doute droit à une version plus « travaillée » et fouillée par la suite.

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Ah oui c’est comme çà que pensent les hommes ? Cette fameuse opinion publique aurait un désir de vengeance si grand qu’elle souhaiterait l’enfermement parfois à vie des criminels. Si j’écoutais toute cette vindicte populaire les rues seraient bientôt désertes et les quelques rares passants destinés à devenir des délateurs en puissance, RG à force démultipliée. Les coins de rues tapissés de publicité feraient miroiter des splendeurs aux rares nantis abusant de leurs privilèges pour s’en aller voler du soleil et de l’insouciance sur des plages ravagées si peu de temps auparavant.

L’opinion publique, à en croire les médias, aurait une soif insatiable de pointer du doigt, faire comparaître manu militari toute bizarrerie, tout ce qui ne serait pas conforme et lisse. Ainsi le clochard serait tenu soigneusement éloigné, comme gommé, sa trace ne pouvant être retrouvée qu’à force de patience devant les guichets administratifs. Munissez-vous des documents numéros 001 PQ 002 et rendez-vous au sous-sol…ou sur l’aire de décollage des avions sans retour.

L’opinion publique ? Ah mais quelle grandeur !! S’il vous plaît inclinez-vous donc devant ce qui est sensé représenté un peuple, une nation. Oubliez toute idée personnelle, toute velléité d’indépendance d’esprit, de pensée…vous êtes devenus un ON, un Tout. Soyez extraverti, et vous voilà désigné comme pervers. Vous vous tenez différemment ? Préférez vous les pelouses au banc ? Hop un camion arrivera pour laver l’affront fait à la communauté. Tel était mon état d’esprit au moment où plongeant mon regard dans celui de mon voisin j’y percevais l’éclat bovin de sa béatitude reconnaissante. Au coin du zinc nous devisions sur des banalités évitant soigneusement de nous prendre le chou, sachant intuitivement qu’il nous serait impossible de nous accorder autrement qu’avec une pinte sur le comptoir.

« Dis-moi Roger comment çà se fait que tu es toujours d’accord avec tout le monde ? » à peine prononcée cette maudite phrase je la regrettais. Roger n’était pas en état d’argumenter sans se mettre très bientôt à hurler car il appartient à ce genre de personne qui veule dominer par tous moyens y compris celui de vous assourdir à coups de grandes tirades criardes Doux comme un agneau en temps ordinaire dès le robinet ouvert il s’oubliait dans des dialogues de sourd imposant sa volonté par la voix, le bruit .. Bref tout ce qui personnellement me tapait lourdement sur le système. J’attendais qu’il réponde, inquiète néanmoins de mes propres réactions car point trop me fallait d’agressivité pour m’y mettre à mon tour. Je savais que Roger faisait un digne représentant de cette opinion publique. Il était devenu coutumier d’ignorer ses admonestations contre les ex-détenus, ces violeurs et voleurs, doublés de dealers qui s’en foutaient plein les fouilles sur le dos des pauvres honnêtes gens. Ce n’était pas tant le fait de dealer qui l’ennuyait c’était bel et bien les sommes mises en jeu qui le tarabiscotaient ainsi. Pensait-il un moment aux gosses embrigadés ? Pensait-il un peu au pourquoi ils en étaient arrivés à vivre ainsi ? Non, ils n’étaient que des fainéants qui méritaient de moisir en taule, même les mineurs et peut lui importaient les conditions de détention.

J’attendais l’orage serrant les dents, m’attendant au pire. Roger représentait à lui seul un phénomène social immensément stupide et pourtant complexe qui m’avait amenée si maladroitement à m’exclamer à haute voix.

Le cabaretier me sourit en me faisant un clin d’œil

  • «  je te remets çà ? » me dit-il
  • «  oui, oui, remets-moi la même chose » Roger siégeant sur son tabouret me regardait d’un air curieux, je perdais contenance, me dissolvant petit à petit me voûtant comme une petite vieille.

– « Tu sais je ne suis pas d’accord avec tout le monde hein faut pas confondre, je ne veux pas faire de chagrin alors je pense pas comme çà j’évite à plein de monde de supporter mes jérémiades …parce que moi aussi je peux me plaindre ».

– «  Roger c’est pas çà que j’te dis, tu sembles être toujours d’accord avec la pensée prédominante ! Je t’ai jamais entendu prendre partie pour quelqu’un ou une idée si çà n’était pas des choses en vue et remâchée dans tous les sens par la télé ou la radio. En fait, voilà, tu parles que des choses que les médias t’ont amenées à dire…pourquoi tu ne parles jamais de la pauvreté de Georges, de sa vie de misère ? Pourquoi tu ne te mets jamais en colère contre ceux qui l’ont mené dans la rue ? Tu sais bien qu’il n’y est pour rien ! Toi-même demain tu pourrais perdre ton job et ne plus avoir les moyens de payer ton loyer, ta bouffe alors toi aussi t’irais à la soupe populaire et là tu te sentirais tenu de te justifier en disant que t’es pas un fainéant à la charge de l’Etat. Te justifier ?? Tu te rends compte alors que t’y es pour rien c’est au gouvernement à l’ensemble de la société de savoir garder les gens au sein d’elle-même au lieu de les en écarter comme des pestiférés. On t’aiderait mais t’en aurais honte comme Georges qui s’est de fait écarté de sa famille!! »

– «  Çà va la tête je serai jamais viré de mon boulot j’ai trop de savoir-faire ! T’es folle toi !!!! Et puis Georges il pourrait s’en sortir s’il voulait, tu l’sais bien !! »

– «  Mais enfin Roger tu dérailles là comment veux tu qu’il s’en sorte, il n’a que le RMI et pour combien de temps encore ? et si nous les gens du quartier ne l’aidions pas un peu il serait déjà mort et enterré. C’est quoi l’avenir que tu lui vois à Georges ? Naviguer entre SAMU social, les petits frères des pauvres, se cacher pour pisser au coin d’une rue, regarder les étals sur les marchés en bavant d’envie devant un poulet grillé ? Merde quand même !! Tu l’sais que c’est un mec bourré d’intelligence et de talents. T’as bien vu les dessins à la craie qu’il fait sur les trottoirs le printemps venu …t’as vu, comme nous tous ici, cette incroyable beauté qu’il continue de voir dans cette société pourrie »

Je savais que j’allais vraiment m’énerver. Instinctivement je le faisais contre la mauvaise personne, Roger devenait un exutoire.

Là dessus le cafetier servit à Roger un verre de cognac que celui-ci appréciait plus que la normale, buvant son verre et le tenant tel un Graal il ne cessait d’en faire éloge tandis que son épouse patiemment l’attendait au bout du comptoir n’osant l’interrompre.

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2 commentaires

    1. Oui un grand coup de ras le bol et ça ne s’arrange pas du tout avec l’actualité. Je souffre beaucoup en ce moment, ma santé est défaillante mais ce texte me tient à coeur et j’espère pouvoir en faire une nouvelle. J’ai les idées.Merci pour ton commentaire ça fait du bien.

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